Durfort-Lacaperelle – Moissac 14 km

Charge émotionnelle ce matin au réveil de notre gîte avec un point de vue magnifique sur la chaîne des Pyrénées que l’on devine au loin au-dessus de la cime des arbres. OK, il faut vraiment regarder avec attention pour la deviner (les photos rendent toujours moins bien). Mais ça nous fait quelque chose quand même de « toucher » (il faut un grand bras, on vous l’accorde) cette frontière des yeux alors que nous sommes partis de Cluny. Que de chemins parcourus ensemble, tous les deux ! De notre étape, il reste 350 km jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port. Donc ça n’est pas à côté non plus.

Nous prenons le temps ce matin, car nous n’avons qu’une petite étape jusqu’à Moissac où nous allons rejoindre Patrice et Pascale pour dîner ensemble. Ils ne sont qu’à une heure et demie de route et ont accepté notre invitation à dîner. Rien à dire sur le pdj « à la française » qui fait le job sans rien de vraiment énergétique.

Les trois femmes qui étaient au dîner avec nous sont sur le départ. Elles marchent seules depuis le début. C’est leur choix et elles sont contentes. Brigitte, la dernière à partir n’a pas voulu nous partager sa motivation à partir seule sur le chemin. Elle s’en excuse alors que c’est tout à fait respectable. Hier soir, au moment de passer à table, elle a sorti un sac de soupe lyophilisée et une salade au thon en boîte alors que que nous attaquions le Rougail-saucisse. J’ai cru qu’elle faisait une sorte de régime ; Sophie a pensé qu’elle n’avait pas les moyens de se faire un dîner d’étape. Comme il restait du riz, Pierre lui en a servi une assiette qu’elle a agrémenté de sa salade Saupiquet. Elle a d’abord refusé. Notre hôte lui a dit que comme il était cuit autant le manger. Sophie lui a recommandée d’accepter. C’est l’esprit du Chemin que d’aider l’autre.

Le petit déjeuner est le moment du briefing du matin pour vérifier l’itinéraire. Le GR qui descend vers Moissac traverse deux difficultés importantes. Deux dénivelés de 50 à 80 m avec des courbes de niveau très serrées qui anticipent des difficultés renforcées par la boue. Pierre nos suggère de faire une liaison par un chemin qui descendra gentiment jusqu’à Moissac sur du bitume. C’est moins poétique mais plus prudent. Une personne a eu un accident la semaine passée sur la même portion.

Nous saluons Pierre pour son engagement à réussir son projet de gîtes qu’il a entièrement conçu et construit lui-même. Il a l’étoffe d’un entrepreneur autodidacte né. Il est tout étonné que je lui dise.

Pierre, notre hôte d’un soir

Nous retrouvons Bernard accompagné d’un nouveau pèlerin, Didier. Lui, ça rigole moyen. Il est en autonomie complète avec 15 kg sur le dos, à savoir son sac de couchage, un tapis de sol, un duvet, et un réchaud pour faire sa tambouille en plus de tout le reste. Il est parti du Puy-en-Velay, et se dirige vers Saint-Jean-Pied-de-Port (700km). C’est un ancien formateur en sécurité pour les entreprises qui vient de prendre sa retraite. Nous sentons à son pas lourd qu’il a parfois du mal à se mouvoir. Il nous conte l’histoire de son père qui avait deux boulots en même temps : l’un de 3h du matin à midi durant lequel il faisait des moules à l’usine, et l’après-midi il faisait l’agriculteur. Il s’est tué à la tâche nous dit Didier. Et ajouter « la douleur et les difficultés font partie du Chemin ». On se demande s’il n’essaye pas de porter une partie du fardeau de son père. En tout cas, il souffre, ça se voit. En discutant, il nous dit qu’il se nourrit de plantes et de fruits glanés au bord de la route. Et le soir, c’est soupe lyophilisée. Chapeau de tenir dans ces conditions.

La procession d’évitement, avec Didier à droite de Sophie
À côté d’une halte jacquaire

Le trajet est très roulant jusqu’à Moissac, que nous atteignons vers 13 heures.

Y’a plus qu’à laisser rouler jusqu’en bas

Nous nous dirigeons vers la maison du pèlerin, juste derrière l’abbatiale : une petite table de jardin et quelques chaises nous y attendent, et nous y rejoignons Déborah. Canadienne de Vancouver mais installée à Bordeaux depuis neuf ans pour exercer ses talents de danseuse de flamenco. Elle fait une partie du chemin à vélo cette année alors qu’elle l’avait fait à pied l’année précédente. À comparer les deux modes de locomotion, elle préfère la marche qui est plus lente et permet l’observation ainsi que les rencontres. Nous partageons avec elle quelques M&Ms dont elle se délecte (elle en garde même quelques-uns à déguster plus tard sur la route comme friandise).

Déborah, danseuse-cyclo touriste

Après le pique-nique, nous visitons l’abbatiale et son cloître du Moyen Âge. Ils sont tous les deux somptueux. L’abbatiale était traditionnellement rattachée à celle de Cluny, notre ville de départ 😉. Dommage que la ville d’ici ait décidée de couper le site multi-séculaire en deux pour y faire passer la ligne de chemin de fer entre Toulouse et Bordeaux en 1847 afin d’économiser la construction d’un tunnel. Cela devait être bien avant les lois sur la protection du patrimoine !

Cloître somptueux au tarif pèlerin !

La maison de Lydia nous attend et ce sont les bras de… Béatrice qui nous accueille dans sa maison. D’origine Sénégalaise et française, elle a fait le Chemin avec son cousin il y a quelques années. « Quoi, moi Sénégalaise, je vais marcher pour le plaisir, je t’ai bien entendu ? ». Pour le dîner à chaque étape, elle avait apporté son kit de maquillage, des chaussures dorées pour le soir et une jolie robe. Après quelques jours, à chaque occasion, elle s’arrêtait à La Poste pour y envoyer un colis de son trop plein de vêtements inutiles. Et son sac est passé de 10 à 8kg. Elle nous a fait bien rire. Mais elle y a pris goût et a décidé d’en faire son métier.

À peine le temps de nous doucher et sans avoir fait les étirements du yoga quotidien, Patrice et Pascale sont déjà en arrivés sur Moissac. Cela fait quelques années que nous ne nous étions pas vu. On passe un agréable moment en terrasse ensemble puis allons dîner dans un petit resto face à l’entrée de l’abbatiale. Une jeune étudiante vietnamienne en comptabilité y exerce ses talents encore balbutiants de serveuse dans un français tout aussi hasardeux. Mais la motivation et un grand sourire sont là pour faire de son premier service une réussite. Nous félicitons aussi la propriétaire qui donne sa chance à une jeune (et qui doit être bien contente de trouver du personnel en ces temps compliqués dans la restauration).

Nous évoquons le présent et le passé tous les 4 : cela fait 40 ans que je connais Patrice. Ses mots sur notre amitié me touchent. Cela n’est pas si souvent qu’il partage ses émotions. Nous passons un excellent moment.

« la terre n’appartient pas à l’homme, je pense que c’est l’homme qui appartient à la terre » chef indien Innus

2 commentaires sur « Durfort-Lacaperelle – Moissac 14 km »

  1. Excellente idée cette soirée avec des amis de longue date !

    Je suis sûr que ça vous a donné de l’énergie pour repartir de bon pied et oublier les difficultés des derniers jours !

    Aimé par 2 personnes

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